Michel Bouquet : A tort ou à raison... - Jeanne-Martine Vacher
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11 Oct 2016

Michel Bouquet : A tort ou à raison…

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Pour des raisons de génération ou de circonstances, j’ai raté beaucoup de rendez-vous scéniques avec de grands artistes: Callas, Joplin, Hendrix, Kathleen Ferrier, etc. Pourtant, il y a encore quelques géants avec qui les rendez-vous « live » sont toujours possibles. Michel Bouquet est de ceux-là. C’est pourquoi, ardemment  désireuse de le voir ne serait-ce qu’une fois sur scène, je suis allée au théâtre Hébertot assister à une représentation de la pièce À tort et à raison de Ronald Harwood.

Une fin d’après-midi dominicale

j’avais donc rendez-vous avec trois géants : le premier, un géant du théâtre, Michel Bouquet,  le deuxième, un géant de la direction d’orchestre, Wilhelm Furtwängler, le troisième enfin, un géant de la composition musicale, Ludwig van Beethoven. Le thème qui les réunissait était tout à la fois simple et complexe : un chef d’orchestre renommé, accusé de compromission avec le ré́gime nazi et de collaboration avec Adolf Hitler, s’en défend de tout son esprit, face à un officier américain  brutal, hanté, lui, par sa découverte, in situ, de l’horreur des camps de concentration. Là où Furtwängler revendique d’avoir combattu la barbarie grâce à la force transcendante de la musique, l’Américain lui renvoie la réalité sordide, insoutenable, des millions de cadavres. Ce qui est énoncé là n’est pas simplement le jugement sur Furtwängler au regard de l’histoire, c’est une autre question qui est posée, celle des liens ambigus entre la responsabilité de l’art face au politique. A la fin de ce spectacle, après une ultime et violente confrontation, la musique de Beethoven prend entière possession de l’espace, et la volonté farouche de résister par l’Art de Furtwängler prend soudain toute sa lumineuse signification.

Au-delà de la question posée, ce qui est profondément bouleversant dans ce spectacle c’est l’au-delà de ce spectacle: c’est avant tout ce théâtre à l’ancienne, aux murs un peu défraîchis où se déploie toute la force vive d’un texte porté par des comédiens totalement investis, au premier rang desquels Francis Lombrail. À l’heure d’Internet et des réseaux sociaux qui modifient si profondément notre rapport au monde, j’admire cette volonté acharnée de défendre un art dans l’intégrité de sa tradition,  de sa transmission. Cela l’une des réponses possibles à un  besoin de plus en plus vital de retourner à l’essentiel face  aux obscurantismes qui  menacent.

Michel Bouquet, quelle émotion ?

Enfin, l’émotion la plus belle peut-être m’est venue de Michel Bouquet lui-même, dans toute la force et toute la faiblesse de son âge. Le comédien, un homme de 90 an qui ne lâche rien pour servir son idéal de théâtre. Le voir pour la première fois sur scène, à ce moment-là de sa vie et de sa carrière, est une aventure qui bouleverse. L’on éprouve, dans le même temps, la pleine conscience qu’une décennie plus tôt, on l’aurait découvert à l’apothéose de son art, la voix plus ample, plus forte, un corps plus sûr de sa force et, pourtant, on le regarde, on l’écoute, emporté par sa conviction, indifférent aux marques du temps. Ainsi, je le regardais incarnant Furtwängler, pensant à cette phrase de Beethoven que j’avais lue le matin même dans Le Génie de Beethoven, un très beau livre de Bernard Fournier qui vient de sortir chez Fayard  : « Je veux saisir le destin à la gueule, il ne réussira pas à me courber tout à fait ! »

À la fin du spectacle, les spectateurs l’applaudirent debout, pleins de ferveur. M’est alors venu le souvenir des derniers récitals de Maria Callas, sa voix la trahissant de plus en plus, son public ne l’en aimant que davantage, nourri de sa puissance passée, bouleversé de la pérennité de sa présence et de la trace  inaliénable de son art.

A lire avant d’écouter :

Beethoven par Bernard Fournier

Un livre de connaissance passionnée et passionnante sur Beethoven par l’un de ses meilleurs analyste et biographe Bernard Fournier.

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