Partager les liens du son - Jeanne-Martine Vacher
1490
singular,single,single-post,postid-1490,single-format-standard,ajax_fade,page_not_loaded,,qode-title-hidden,side_menu_slide_with_content,width_470,qode_popup_menu_push_text_right,qode-theme-ver-9.0,wpb-js-composer js-comp-ver-4.11.1,vc_responsive

27 Sep 2018

Partager les liens du son

Casques-natures-mortes

 

Lorsque l’on aime les bruits, les sons et la musique, l’on aime et l’on soigne ses oreilles. Croquer le monde par les oreilles suppose de le faire de toutes sortes de façons : en live, en différé, l’oreille nue, l’oreille casquée. Comme il y a ceux et celles qui ne peuvent résister à s’offrir des paires de chaussures, il y a ceux (reconnaissons que ce sont parfois les mêmes !) qui ne peuvent résister à tester, accumuler, utiliser toutes sortes de casques audio. Changer de casque, c’est un peu changer de monde, c’est changer ses perspectives sur le monde. En effet, avec chaque nouveau casque, la métamorphose des sons s’opère de façon singulière. Les aigus, les graves, les médiums s’offrent, résonnent, rebondissent différemment. La profondeur de champ, la transparence, la spatialisation deviennent chaque fois une nouvelle aventure. Elle peut être toute jouissance ou toute contrariété ! Même si les spécialistes et les fanatiques audiophiles peuvent trouver mille explications techniques à ces variantes d’un casque l’autre, dans « spectre sonore », il y a spectre, un mot toujours chargé de mystère…
Parmi les casques, il y a une catégorie assez particulière, celle des casques à réduction de bruit. C’est-à-dire des casques qui isolent encore davantage de l’univers sonore qui vous entoure. Cette expérience vécue à l’intérieur, chez soi, est une invitation à l’intimité entre soi et soi, à l’oubli du cadre familial, de la pauvreté sonore du background télévisuel, des dissonances de l’électroménager. Toute autre chose est la même expérience vécue en plein air. Même s’ils commencent à se développer, les casques intra-auriculaires à réduction de bruit sont encore peu nombreux. Bose nous en propose un : le QuietComfort® 20i, intra-auriculaire à réduction de bruits.

 

Singulier à l’œil tout d’abord par ses couleurs, qui flirtent entre les gris et les bis, singulier par ces petits embouts de silicone qui viennent se gripper dans les replis du pavillon afin d’offrir une tenue durable et confortable, singulier enfin par le style « bosien » typique de ces sonorités qui réussissent à être tout à la fois parfaitement neutres et parfaitement reconnaissables. À vrai dire, rien qui n’enjolive l’exigence de la réalité,  pas d’artifice pour flatter une oreille qui doit s’en remettre à son propre jugement. Ainsi casquée, me voilà partie pour une longue déambulation dans la bruyante rue parisienne, prête à me plonger dans les résonances envoûtantes et la subtilité des ornements du clavier d’Alexandre Paley tout entier consacré au troisième livre de clavecin de Jean-Philippe Rameau. Une entreprise hardie, vu qu’autour de moi, ça bruisse, ça klaxonne, ça résonne de tous côtés ! Soudain, lorsque j’appuie sur le petit bouton qui déclenche la réduction de bruit, une première impression étrange, une sorte de soudaine apnée auditive, comme si mes oreilles se remplissaient, se gonflaient et se fermaient en un même mouvement, afin de ne plus se concentrer que sur ces sons musicaux semblant ne plus venir que des abysses de mes tympans: l’oreille devenant interne au sens strict du mot. Je me laisse ainsi peu à peu posséder par le toucher à fleur de clavier – baroque par l’invention sinon par le style, romantique par son frémissant murmure – que dessinent les doigts d’Alexandre Paley. Autour de moi la vie continue à battre de tous côtés, mais je ne l’entends plus. Curieuse impression d’être à la fois devenue sourde et d’avoir, dans le même temps, acquis une acuité d’écoute incomparable… D’être à la fois dans le monde et totalement hors du monde. L’expérience plusieurs fois répétée, avec des musiques toutes différentes, est à chaque fois la même, porteuse de l’angoisse de la réduction et de la jouissance du bruit devenu musique. Inutile de dire que, même si ce casque en offre la possibilité, je ne réponds pas au téléphone durant ces déambulations musicales délicieusement onanistes…

Ce type de casque a une contrainte, il ne faut jamais oublier de le charger, car déchargé, sans réduction de bruit, sa qualité sonore est moindre. Il a également un coût: 299 €, 95 ! Ruiné, mais musicalement heureux, on s’en consolera en détournant la délicieuse maxime d’Oscar Wilde : mes oreilles n’ont pas les moyens d’acheter bon marché : -)
ALEXANDRE PALEY & RAMEAU

Ajoutez votre voix :

No Comments

Post A Comment

La Médiathèque

Tout se que j’ai crée ou collecté pour croquer le monde par les oreilles et par les yeux est rassemblé ici….